La lancinante question corse n'en finit pas de troubler la quiétude du pays.
Résurgence du minuscule mouvement irrédentiste mussolinien, une nébuleuse de groupuscules incontrôlés, aux méthodes terroristes et mafieuses avérées, s'acharne depuis trop longtemps à exploiter la fière identité corse à des fins sécessionnistes. Sa méthode se résume à un incessant chantage à la violence pour arracher, lambeau par lambeau, les attributs d'une utopique souveraineté de la Corse.
Confrontés à cette situation subversive, les gouvernements successifs se sont tous fourvoyés dans la fausse bonne solution du particularisme institutionnel de
l'île. Ils ont tous échoué.
Pour calmer la violence et satisfaire des promesses électorales faites à la légère, le statut Defferre de 1982 inaugure la première entorse au droit commun. La Corse devient une région de France un peu à part. Loin de s'éteindre, l'agitation croît. En 1992, le statut Joxe double la dose de particularisme institutionnel jusqu'à la semi-autonomie. La violence redouble en proportion, ensanglantant l'île et s'étendant à la France continentale. Le préfet Erignac est lâchement assassiné à Ajaccio en 1998. Dans un premier temps, le premier ministre Jospin se montre déterminé à ne pas céder à la violence. Hélas, il retombe dans l'ornière de ses prédécesseurs après un attentat plus spectaculaire que les autres. Issu du fallacieux « processus de Matignon », le statut de 2002 confère pratiquement à la Corse l'autonomie administrative, dernier pas avant l'indépendance.
Quatre ans plus tard, la paix civile n'est toujours pas au rendez-vous. La Corse continue de vivre au rythme banalisé des mitraillages et des attentats quasi quotidiens. L'échec du particularisme statutaire est ainsi consommé.
Faut-il s'en étonner ? Seuls des naïfs invétérés et des politiciens opportunistes pouvaient penser que le calme reviendrait. Pourquoi les séparatistes auraient-ils renoncé à leur objectif si près du but, leur chantage s'étant révélé jusque-là infaillible ? On aurait dû savoir depuis Munich que lorsque l'on se met à acheter la paix il faut s'attendre à la payer de plus en plus cher. Dans de telles situations, on ne peut pas faire l'économie du courage...
Et surtout, certains ne doivent pas prendre leurs désirs pour des réalités.
C'est une idéologie fallacieusement séduisante qui a présidé jusqu'ici au traitement de la question corse, faisant fi des réalités élémentaires.
D'abord il ne s'agit pas du tout d'un problème de décolonisation, comme l'ont avancé certains esprits complexés, la Corse étant plutôt de tempérament colonisateur que colonisable.
On ne doit pas ensuite confondre la politique et la géographie. L'insularité n'a jamais constitué une fatalité séparatiste, surtout depuis le rétrécissement du monde moderne. Les exemples contraires fourmillent, les plus frappants étant sans, doute les cas des Etats américains d'Hawaï et Porto Rico, voire de l'Alaska.
Il importe enfin et avant tout de donner la primauté au vœu majoritaire des populations. L'attitude d'une minorité fourvoyée ne reflète pas la nature profonde de l'ensemble d'une population. N'en déplaise aux esprits désinformés, la réalité profonde de la communauté corse est sa francité foncière, en parfaite compatibilité avec sa forte personnalité.
Française consentante depuis 1768, avant Nice et la Savoie, devenue département à part entière en 1789, la Corse n'est pas une pièce rapportée de la France, comme le sont de leurs métropoles respectives la plupart des îles voisines. Après bientôt deux siècles et demi d'immersion dans le même moule que les Occitans, les Basques, les Vendéens, les Bretons, les Normands, les « Chtimis », les Lorrains, les Alsaciens, les Francs-comtois, les Savoyards et les Provençaux, la Corse est tout simplement devenue consubstantielle à la France.
Pour que nul n'en ignore, les Corses ont tenu à consacrer leur inaliénable francité par l'historique serment de Bastia, solennellement prononcé le 4 décembre 1938, en réplique aux visées annexionnistes de Mussolini : « Face au monde, de toute notre âme sur nos gloires, sur nos tombes, sur nos berceaux, nous jurons de vivre et de mourir français ».
La fidélité à ce serment reste intacte soixante-deux ans plus tard. La résistance électorale que la communauté insulaire oppose aux menées subversives depuis trente ans constitue la preuve concrète que la Corse a la France chevillée au corps.
Au fil de tous les scrutins, les séparatistes sont restés confinés dans une infime minorité. Consultée par référendum le 6 juillet 2003 sur une question administrative mais dérogatoire au droit commun, les habitants de l'île se sont prononcés pour un rejet retentissant. Pour une fois qu'on lui demandait directement son avis, la population insulaire a par là, non seulement condamné la dérive institutionnelle, mais également désavoué la plupart de ses élus, par trop opportunistes... Du coup la légitimité du processus de Matignon s'en est trouvée anéantie ! Les insulaires vivent en fait aujourd'hui sous un statut qu'ils ont implicitement rejeté. A noter que le référendum réel du 6 juillet 2003 a constitué une confirmation du référendum « caché » de l'élection présidentielle de 2002. Promettant le pouvoir législatif à la Corse, le candidat Jospin n'est arrivé qu'en troisième position avec seulement 15,37 % des voix, score correspondant étrangement au résultat moyen obtenu à toutes les élections par les séparatistes et leurs sympathisants.
Fort marri, le gouvernement a officiellement renoncé à toute évolution statutaire.
Mais rien n'est moins sûr. La persistance des attentats prépare à n'en pas douter la prochaine relance du débat statutaire à la première occasion. Il faut donc s'y préparer...
En premier lieu, il importe que 1' opinion nationale ne cède pas aux apparences. A tonneau vide grand tintamarre, l'agitation séparatiste surmédiatisée peut lui donner l'impression d'un mouvement majoritaire du « peuple corse », contredisant la francité de l'île. Des réactions de rejet épidermiques se manifestent sur le continent, compréhensibles d'une certaine façon, mais infondées et néfastes, car elles font en fait le jeu de la subdivision.
Conscients, en effet, de ne jamais pouvoir s'imposer par le suffrage universel, les séparatistes - que des naïfs ou des ignorants s'obstinent à appeler abusivement « nationalistes » - cherchent à parvenir à leurs fins par la répudiation de la Corse par la communauté nationale, exaspérée à dessein. Il ne faut pas tomber dans ce piège grossier !
Cette précaution observée, le problème corse doit être résolu dans un cadre national et pas seulement local.
La Nation française est le joyau sans équivalent d'une merveilleuse alchimie plus que millénaire, fondant dans un même creuset des hommes et des cultures très différents. Ce fabuleux alliage lui confère une vocation à l'universel, mais, revers de la médaille, l'expose plus que toute autre au poison de la division.
La centralisation du pouvoir fut longtemps le remède indispensable aux tendances centrifuges du pays. Aujourd'hui, l'antidote de la centralisation est sans doute devenu un étouffoir. Et c'est par là que le problème Corse se révèle une cause nationale.
L'aspiration des citoyens a davantage de responsabilités dans la gestion de leurs affaires impose une décentralisation de l'administration du pays.- Le grand défi auquel est confrontée la France actuelle consiste à concilier l'inéluctable émancipation administrative de ses régions et la toujours fragile unité de la Nation.
Il faut éviter comme la peste un débridement institutionnel anarchique comme celui dont a été victime la Corse. Une décentralisation réussie sera celle qui maintiendra l'égalité des régions. Le seul ciment de l'unité nationale qui vaille est la sacro-sainte égalité républicaine qui n'a plus à faire la preuve de son efficience. Une décentralisation à la carte, comme celle qui est ébauchée actuellement, tourne¬rait à la foire d'empoigne et accroîtrait les inégalités entre régions riches et régions pauvres. Elle entraînerait à terme le démantèlement de la France, déjà menacée sur les deux fronts du communautarisme interne et du régionalisme européen.
Ce à quoi il faut réfléchir n'est pas un nouveau statut particulier de la Corse mais à un nouveau statut général de la France. Il s'agit d'inventer un statut régional
commun, aligné en gros sur l'actuel statut de la Corse, débarrassé de ses scories mais non des légitimes compétences régionales acquises. A noter que ces dernières sont parfaitement compatibles avec l'épanouissement de n'importe quelle identité régionale.
Ce qui nous oblige, en Corse comme ailleurs, c'est la décentralisation et non le particularisme institutionnel. L'exception statutaire est une machine à surenchère institutionnelle destinée à ne s'arrêter qu'à l'indépendance. Elle nourrit les fantasmes utopiques d'une toute petite minorité. En revanche, la décentralisation égalitaire satisfait toutes les aspirations de la majorité. Elle présente de surcroît l'immense avantage de sauvegarder la vitale solidarité nationale entre régions riches et régions pauvres.
En tout état de cause, la solution retenue devra recevoir l'onction du suffrage universel direct. On ne peut plus s'en dispenser après le précédent du référendum du 6 juillet 2003.
En bref, OUI à l'épanouissant droit à la différence,
NON à la perverse différence des droits