Le souvenir français


La liberté d'expression étant une conquête connue et reconnue, c'est vrai qu'il serait bête de ne pas écouter les monuments aux morts qui dans leur réflexion parfois séculaire ont eu le temps d'acquérir quelque sagesse ; et ils sont bien nombreux ces monuments de villages, qui passent de plus en plus inaperçus, n'ayant pas toujours le voisinage d'un parking pour attirer l'attention, parce que dans ces villages on s'arrête là où on veut...

Des villages au milieu de nulle part, comme disent les Anglais, mais au milieu de personne aussi car, c'est vrai, hormis Monsieur le maire (ou son premier adjoint, s'il espère recueillir la succession aux prochaines municipales), bien peu de monde se presse autour du Monument aux Morts aux jours de commémoration.

D'ailleurs, et vous le reconnaissez, les journées de commémoration se multiplient ; chaque printemps nous en apporte de nouvelles, et ce foisonnement devient illisible ; et il le sera de plus en plus avec le temps qui passe. Alors oui, il faut mettre un terme à cette profusion de cérémonies aussi nombreuses qu'étiques : on n'ose pas les renier, mais elles ont perdu leur sens.

Pourtant, avant d'aller plus loin, il faut se pencher sur les deux fonctions très distinctes qui ont toujours été remplies par ces célébrations ; la première, c'est de permettre à tous ceux qui ont connu la même expérience de se retrouver, de se rappeler ce qu'ils ont vécu ensemble, de se souvenir de ceux qu'ils ont connus et qui sont partis. C'est une occasion de convivialité, une convivialité qui se vit mais ne peut pas se partager.

Il y a quelques années, « mon » régiment avait deux amicales, celle des anciens de 14, ex-jeunes appelés de la région de Nantes, et celles des anciens de 39, qui s'étaient fait laminer sur la Somme, Tourangeaux en majorité ; la logique cartésienne du commandement voulait que ces associations fusionnent dans une seule amicale régimentaire : mais ça n'a pas fonctionné et ça ne pouvait pas marcher : les Nantais de 14 ne pouvaient pas « entrer en résonance » avec les Tourangeaux de 39 ; même l'insigne du régiment avait changé...

Cette convivialité qui ne se partage pas, il faut la défendre et la protéger tant qu'elle peut se vivre ; mais les anciens prisonniers et déportés, les anciens de la 1ère Armée, de la 2e D.B., les anciens Résistants, les anciens d'Indochine même ne sont plus légion, et leurs réunions n'auront qu'un temps, un long temps souhaitons-le malgré tout.

Restent les anciens d'Algérie, derniers de la liste car les opérations extérieures ne laisseront pas la même trace, et il faut laisser à ceux-là l'occasion de se réunir dans une fête bien à eux, nous y reviendrons.

L'on voit bien ainsi qu'il est normal et souhaitable que les amicales, associations et cérémonies diverses foisonnent pour le bonheur de ceux qui comme autrefois se souviennent et peuvent encore se rassembler, même si les DMD d'aujourd'hui peinent à le comprendre.

Mais la deuxième fonction des cérémonies commémoratives est d'associer l'ensemble de la population au souvenir d'un événement et d'en tirer enseignement pour le temps présent. Pour cette deuxième fonction, la plus importante pour la vie de la cité, il en va tout autrement ; il faut refuser l'éparpillement, source d'un échec dont nous sommes les témoins réguliers et navrés, et concentrer les efforts, premier prin¬cipe de la guerre, pardon, du maintien de la paix, sur une cérémonie annuelle comme on le demande à Monpazier.

Oui, mais quand et comment ?

Constatons d'abord que notre société n'aime pas célébrer les héros ; elle préfère les victimes et c'est elles seules que l'on célèbre aujourd'hui ; et c'est vrai que le principe de précaution ayant été érigé en dogme par notre société, tout individu qui a fait preuve de caractère doit être oublié ou exclu comme éminemment dangereux. Qui plus est, et ceci concourt à occulter l'héroïsme du passé, le mode et la mode de la repentance connaissent un beau succès ; comme l'écrivait récemment Pascal Bruckner : la contrition ne coûte rien et laisse les mains blanches ; alors pourquoi nous priver de ce chef-d'œuvre de l'esprit bourgeois qui, au-delà du confort matériel, nous permet d'accéder au confort intellectuel ?

Les anciens combattants, célébrés autrefois comme des héros, sont aujourd'hui considérés comme des victimes (et je crains même que demain, tous ceux qui ont osé prendre les armes soient considérés comme des salauds...), des victimes broyées par un système pervers que l'on se félicite de condamner en appliquant les schémas d'aujourd'hui à une société qui était toute différente et que l'on ne fait pas l'effort de connaître et donc de comprendre.

Ceci est particulièrement vrai pour la Grande Guerre... Où que l'on se tourne en consultant les médias les plus efficaces du moment, films en salles, télédiffusés ou enregistrés, l'on ne voit que la condamnation d'une boucherie inutile, incompréhensible; l'on ne voit que les victimes d'un système effroyable ; l'on ne voit que des innocents fusillés pour l'exemple, des scènes de fraternisation, des déserteurs encensés. Oubliées l'Alsace et la Lorraine : connaît pas. Oubliés Daudet et Maupassant : on ne les a pas traduits en SMS... Alors non, ce n'est pas sur ce socle de connaissances, pervers mais universellement admis, qu'il faut bâtir le souvenir et l'union nationale, la défense de ceux, toutes époques confondues, qui ont accepté de prendre les armes au nom d'une idée, ceux qui sont des exemples, des héros et non pas des victimes.

Et puis la Grande Guerre, c'est la fin de la France grande puissance ; dans cet après-guerre nous disions le droit en Europe avec autant d'arrogance que l'Amérique d'aujourd'hui dans le monde ; nous vivions dans l'illusion d'être une grande puissance alors que la saignée venait d'être faite nous ramenant au rang de puissance moyenne...

Choisissons plutôt le 8 mai ; pourquoi ? Parce que c'est la date qui peut être la mieux comprise et partant, le mieux rassembler ; la mieux comprise parce que le spectacle des camps de la mort restera une image fondatrice ; la mieux comprise et la plus utile car elle justifie le fait qu'à un certain moment, quand la négociation devient compromission, il faille cesser de dialoguer et prendre les armes, risquer la mort. C'est en s'appuyant sur cette période que l'on peut rassembler tous les Français, nous souvenant de Jean Moulin et Philippe Leclerc (ainsi que me le déclarait une professeur des écoles, je veux dire une institutrice : Il faut quand même leur faire savoir que Leclerc, ce n'est pas seulement un supermarché...).

C'est un fait ; seule la lutte contre le National-Socialisme et la mémoire de la Résistance rassemblent et offrent un souvenir positif ; jamais l'on évoquera les exécutions sommaires avant et après 44, alors que par exemple l'opinion ne retient de la guerre d'Algérie que l'épisode de la torture.

La mémoire de la guerre d'Algérie remonte à la surface et ici encore les médias vont se précipiter sur le plus sanglant, sélectionnant les faits pour que chacun puisse aujourd'hui se donner bonne conscience, puisse se dire qu'il aurait été « du bon côté » s'il avait eu à décider... mais ceux-ci n'ont rien eu à décider, et ignorants des réalités d'alors, ils n'ont qu'à polir leur ego pour pouvoir dire depuis le fond de leur fauteuil design : moi aussi, je suis un juste.

Alors laissons les associations d'anciens d'Algérie organiser leurs rencontres en hommage à ceux qui ont assumé leur devoir, aux dates qui leur conviennent. Nous célébrons Camerone, Bazeilles et la Sidi-Brahim dans cet esprit : rendre hommage au courage et au sacrifice, non pas à la victoire.

Mais voici que nous ouvrons un front intérieur, que nous définissons deux factions qui vont pouvoir s'affronter, les 11/11 contre les 8/5. En fait, nous nous souvenons d'un seul conflit, celui qui a commencé en 1870 pour que l'Allemagne existe, suivi par la revanche d'une France exaspérée par la perte de deux provinces, et terminé par un troisième combat issu de l'humiliation de l'Allemagne par le traité de Versailles ; c'est alors seulement que nos deux peuples ont pu tomber dans les bras l'un de l'autre, entraînés par l'effroi commun résultant du spectacle du National-Socialisme en mouvement.

C'est sur ce troisième temps qu'il faut nous appuyer, car c'est celui qui sera le mieux compris.

Faut-il une loi nouvelle pour consacrer une date majeure de célébration ? Non, certainement pas ; nous en viendrions encore rapidement aux mains ; non, laissons chaque municipalité décider de l'ordonnancement et de la date des cérémonies.

De l'ordonnancement, avec par exemple une évocation historique, lecture, récit, projection pour dire ce que fût l'événement sur lequel on s'appuie et donner du corps à une cérémonie qui ne peut pas se résumer à un dépôt de gerbe et à la lecture du message du ministre. Cérémonie œcuménique aussi qui invoque le Dieu des Chrétiens, des Juifs et des Musulmans, comme la raison des athées... la déchristianisation de nos campagnes, la présence parcimonieuse des prêtres, comme le souvenir de l'Empire nous invitent ici encore à nous rassembler tous sur l'essentiel, l'hommage rendu à nos morts, quelles que furent leurs croyances.

De la date enfin : Et pour cela, satisfaisons-nous de jalonner le chemin du bon sens en proposant que chaque année une cérémonie unique permette de se souvenir de ceux qui ont accepté de prendre les armes et de bâtir la France par le caractère et le courage et non par la précaution érigée en principe

.
Jacques LASSERRE,
comité Armagnac-Adour

Retour





© Tous droits réservés 2004 France Résistance